David Lavoie
Art Activist - Version Francais

ALLOCUTION DE DAVID LAVOIE
À LA RÉUNION ANNUELLE DES ORGANISMES PUBLICS DE SOUTIEN AUX ARTS DU CANADA (OPSAC) Ottawa - Novembre 2007

Note : L’OPSAC réunit l’ensemble des Conseils des Arts des provinces canadiennes.

Introduction

Mesdames et messieurs des Conseils des Arts. C’est un grand honneur pour moi d’être invité à prendre parole aujourd’hui. C’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai accepté l’invitation qui m’a été adressée.

Je m’adresse à vous à titre de directeur administratif du Théâtre de la Pire Espèce, du Festival du Jamais Lu, du Théâtre du Grand Jour, de Carte Premières et du Théâtre la Centrale. Je me présente également comme un représentant d’une génération d’artistes.

La relation que j’entretiens avec les Conseils des Arts est déterminante dans l’exercice de mon métier. Je rédige de très nombreuses demandes chaque année, et les subventions que j’obtiens sont cruciales pour les artistes que j’appuie.

En préparant cette allocution, j’ai cherché les éléments susceptibles de vous intéresser. Je me suis longuement questionné, opposant la spécificité de mon point de vue à l’étendue de vos charges. J’administre cinq compagnies de théâtre montréalaises. Vous êtes de toutes les provinces, vous servez l’ensemble des disciplines et vous oeuvrez au sein de la fonction publique.

Nos points de rencontres sont l’attention que nous portons aux jeunes artistes et notre passion pour les arts. Le but de mon exposé sera donc de vous exposer ma compréhension du contexte dans lequel évoluent les nouvelles générations d’artistes, et de démontrer comment elles promeuvent les arts. Et, mon objectif secret sera de vous inciter à faire davantage confiance à ces artistes.

PRÉAMBULE : Est-il possible de dialoguer avec l’État ?

Ma charge de travail est démesurée. Périodiquement, je m’épuise, et me retourne vers les artistes qui m’emploient. Cependant, ils n’ont pas de solution à me proposer.

Je les invite donc à s’adresser à l’État, pour revendiquer les moyens nécessaires à la réalisation de leurs projets. Malheureusement, ils ne s’y sentent pas bienvenus. Je prends finalement les devants, et je me dirige vers le gouvernement.

Premier acte. Mai 2005. J’écris une lettre aux chargés de programmes des Conseils et des Ministères avec qui je suis en relation. Je vous en lis deux paragraphes :

‘’L’an dernier, en travaillant à plein temps pour le Théâtre de la Pire Espèce, le Festival du Jamais Lu, le Théâtre du Grand Jour et Carte Premières, j’ai reçu une rémunération totale inférieure à 12,000$. Je travaille toujours pour l’ensemble de ces projets et ma situation financière ne s’annonce guère meilleure cette année.’’

‘’Je porte ma situation à votre attention parce que je crois qu’elle montre l’incapacité des jeunes compagnies à évoluer au sein du milieu. Le milieu m’apparaît saturé par les générations précédentes et le dynamisme de la relève y est mis à rude épreuve.’’

Je n’ai reçu aucune réaction écrite, mais certains des destinataires m’ont signifié de vive voix leur compréhension et leur incapacité à réagir dans de courts délais.

Deuxième acte. Juin 2005. Mon travail m’épuise une fois de plus. Et je constate l’impuissance des Conseils à obtenir des augmentations budgétaires significatives. La valorisation de l’Art dans la société est une mission immense, mais je pose un premier geste, candide et sincère : un cahier pour colorier l’avenir.

Ce cahier s’ouvre sur une lettre signée par une vingtaine de jeunes compagnies de théâtre, et illustre l’impact du manque de financement sur les artistes de toutes les disciplines. La lettre d’introduction dit notamment ceci :

‘’ Nos jeunes compagnies n’ont pas de place dans le milieu. Celles qui nous ont précédés manquent encore de fonds. Nous n’avons ni les ressources pour nous organiser ni celles qui favoriseraient l’évolution de nos activités. Entendez-nous avant que la scène ne présente des saisons d’amertume et d’ironie.’’

J’ai envoyé ce cahier à 40 ministères provinciaux et fédéraux, et à quelques médias. Un article a paru. Et j’ai reçu trois lettres : l’une du CALQ me proposant un rendez-vous ; et deux signées par les Ministres des finances d’Ottawa et de Québec, exposant leurs investissements dans les arts et me référant aux Ministres de la culture. Étonnamment, aucun accusé de réception des Ministères de la culture.

Troisième acte. Été 2006. J’envoie un courriel à mes interlocuteurs des Conseils et des ministères. Je réitère mon épuisement. Et je fait état du nombre de demandes de subvention déposées en douze mois : plus de 60.

La saison 2006-2007 m’a permis d’atteindre un sommet de stress inégalé. Et mes contraintes sont surtout apparues du coté du Conseil des arts et des lettres du Québec. J’ai donc réagi à leur endroit, en diffusant frauduleusement un communiqué sur leur papier en-tête. Le communiqué s’intitule : ‘’Grève rotative au CALQ : Manifestation de soutien aux artistes québécois’’. J’y annonce que les employés du Conseil prendront tour à tour une journée de grève, afin d’appuyer les artistes qui demandent une augmentation des budgets. Le canular connaît un franc succès. En une fin de semaine, je reçois 25 lettres de soutien. En voici deux extraits :

‘’Bravo pour ce courage indispensable à l'heure actuelle. Cet appui adressé à la communauté artistique démontre clairement l'état de la situation plus que précaire. Votre soutien est exemplaire puisque peu d'artistes ont cette force de pression.’’

‘’Bonsoir les grévistes. Trop beau pour être vrai! Par ce geste, vous démontrez que les employés des conseils des arts ne sont pas des fonctionnaires se foutant des bénéficiaires pour lesquels ils travaillent, comme on l'entend parfois dans le milieu. Je suis ému! Puissions-nous, artistes, nous aussi passer à l'action directement autrement qu'en tentant de mobiliser l'opinion publique par journalistes interposés.’’

Le lundi matin, le CALQ démentait la grève par communiqué. Et, le vendredi, j’envoyait une lettre au CALQ, expliquant mon action. Je vous en lis un paragraphe: ‘’Quel était le sens de mon canular ? J’invitais la direction et le conseil d’administration du Conseil des arts et des lettres du Québec à porter les revendications du milieu artistique au sein du pouvoir gouvernemental. Selon moi, c’est ce lien de responsabilité qui fait actuellement défaut, car jamais les associations d’artistes n’auront la crédibilité d’être entendu comme vous le pouvez.’’

Le directeur du théâtre au CALQ m’a invité à dîner, pour s’assurer que je n’étais pas sur le point de me suicider. Il m’a assuré que le CALQ ne m’en tiendrait pas rigueur.

Cinquième acte.
J’y réfléchis actuellement. Je pourrais entamer une grève de la faim ou aller nu au bureau du Conseil des Arts, pour montrer notre manque de moyens. Si vous avez d’autres idées, vous m’en ferez part.

Sincèrement, j’aimerais valoriser les Conseils. Mais, à l’instar des artistes de ma génération : comment puis-je adhérer à un organisme qui m’exclut ?

Malgré tout, je considère que les structures des Conseils sont exemplaires, permettant aux artistes – à la tête de ces organismes – de participer à la gouvernance de l’État. Je préconise cependant que les rôles de président et de directeur général soient occupés par des personnes distinctes ; afin qu’une dialectique constructive s’installe entre ces deux fonctions.

Au terme de ces expériences, j’affirmerais ceci : Oui. Il est possible de dialoguer avec l’État. Mais, aucune action n’en résulte.

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